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    Lire : vendredi,22 janvier 2016

    Lire : samedi, 23 janvier 2016

     

     

    Dimanche, 24 janvier 2016

    J’essaie d’analyser ce sentiment qui me ronge le ventre.
    Ce n’est pas l’angoisse, pour une fois, ce n’est pas de la colère, ni de l’appréhension.

    C’est quoi alors ?

    De la tristesse. Oui, c’est ça. Je suis triste.

    Malgré mes peurs je pars relativement souvent de chez moi, par obligation ou par envie, et, même quand la destination est géniale, je suis toujours quand même contente de rentrer.
    De retrouver mon cocon sécurisant, ma famille, mon lit douillet et ma combi chat pilou pilou.
    Je me suis toujours dit que j’avais de la chance, d’ailleurs, d’aimer à ce point rentrer chez moi, et de ne jamais être vraiment triste.

    Alors pourquoi je le suis, là ?
    Qu’est ce qui change ?

    Dans le tgv qui m’emmène loin des filles, j’ai une boule dans la gorge, je ne veux pas rentrer, j’ai envie de supplier je ne sais qui de me laisser encore quelques heures, une journée ou deux, je n’ai pas assez vu, pas assez profité.

    Je n’ai pas assez pris le temps d’écouter, pas assez raconté.
    Je crois ne pas avoir tout bien retenu tout ce qu’elles m’ont dit.

    Le temps a filé trop vite. Aussi vite que ce TGV qui m’éloigne.

    J’aurai du tout enregistrer tout imprimer pour ne pas en oublier le moindre détail.
    Je n’ai pas bonne mémoire et j’ai peur que les souvenirs m’échappent, qu’ils me filent entre les doigts.

    Ah bah super voilà que je chiale, le jeune homme à côté me tend un mouchoir
    « ça va aller ? »
    « oui, je crois, merci. »


    Alors que le paysage défile, je me refais le film de la matinée.

    Je me dis que même à pleine vitesse ce train est encore moins bruyant que le système respiratoire de Ginie.
    Je me dis que c’est bien que Sophie ait raté le réveil, alors même qu’elle avait commencé tôt sa nuit la veille, ça a permis d’écourter les adieux, c’est mieux comme ça.

    Samedi, après le coucher de soleil, on a pensé à un moment aller voir le lever de celui ci au petit matin, mais, quelqu’un a dit « bah non, si on a réussi à voir le coucher, on ne verra pas le lever. Le soleil se lève à l’Est. »
    Silence dans l’assemblée.
    Qu’est ce qu’elle dit la dame.
    J’essaie de réfléchir et je m’exclame, fière : « mais moi je vis à l’est et pourtant, j’ai déjà vu le coucher ET le lever depuis chez moi, doit y avoir un moyen, le soleil se couche et se lève partout. »
    Ça a semé un trouble énorme.
    On a refait les lois terrestres sur un muret.
    De la fumée est même sortie des oreilles de Cynthia. Ou alors c’était peut être sa cigarette électronique.
    On a abandonné l’idée.
    Je me demande si mon amour pour les huitres ne vient pas du fait que nous partageons, elles et moi, le même QI.


    Ce matin, quand j’ai ouvert les rideaux pour réveiller le tracteur à mes côtés, elle m’a dit, enchantée « oh, bah tu vois, on le voit le soleil qui se lève, c’est beau »
    « oui, bien sur, c’est sublime, et regarde bien, y en a 12 des soleils tout le long de la route, ça s’appèle des réverbères. Debout ma biche, c’est l’heure d’aller se goinfrer. »

    Le petit déjeuner était déjà beaucoup trop triste, j’ai bien tenté une diversion en priant, au sol, devant une paire de Jimmy Choo en vitrine dans le hall, mais le serveur a ri et a dit qu’on allait lui manquer, alors ça nous a fichu le bourdon.

    « Vous savez que Ginie a niqué les rideaux de la suite ? » je balance comme une traitre.
    « ah bon ? »
    « ah ça va hé, j’avais pas vu qu’il y avait une cordeletteu pour les ouvrireu j’ai tiré dessus et paf »
    « paf ? » dit Sophie tout à coup très réveillée (cette femme à quatre enfants, quatre, elle mériterait de dormir deux années non stop sans qu’on puisse se moquer)
    « oui, paf, elle en a niqué deux comme ça… et puis il fallait la voir râler parce que « vraiment, c’est pas pratiqueu ce systèmeu hé »
    « arrête d’imiter mon accent ! je me suis excusée la pauvre dame de chambre a du appeler des renforts pour tout remettre, je pense qu’on est catalogués « tuches » à vie dans cet hôtel
    « 

    Le ciel était superbe, ça annonçait une journée parfaite.
    On se dit qu’on a quand même hâte de retrouver nos enfants, hein.
    Ça nous donne du courage mais on ment toutes un peu.


    On a ramassé nos affaires, on a dit au revoir à la suite, j’ai dissuadé Ginie d’emporter le lit « non vraiment, ça va se voir je pense», on a rendu les clés, enfin, les cartes, y a plus de clés depuis bien longtemps, je me suis aperçue qu’il me restait tout l’argent que j’avais prévu de dépenser pendant ces deux jours.
    Je n’ai pas mis un orteil dans une boutique.
    Quand je suis bien je ne dépense pas.
    Je crois qu’on peut dire que j’ai été parfaitement bien.
    Mon mari sera fier de moi.

    Le voiturier propose d’aller chercher notre voiture, une fois sur le parking, il appelle la réception où nous nous trouvons, sa collègue nous demande quel est le modèle du véhicule
    « Un picasso avec un côté défoncé » dit Virginie, au calme,
    « Un picasso avec un côté un peu abimé » embellit la demoiselle, en nous souriant.

    Il sont bienveillants dans cet hôtel.
    Je me sens bien avec eux, j’ai envie de leur demander de m’adopter.

    Notre carrosse est avancé, le gentil voiturier ouvre le coffre, là dans un coin j’aperçois deux chaussettes. Ginie les avait mis à sécher après qu’on se soit pris la vague selfie.
    Le voiturier fait semblant de ne pas les voir, Ginie en rajoute « oh merde de loin on aurait dit une vieille culotte », pas de doute, ils se souviendront de nous.


    Nous roulons vers la gare, je dis aux filles que les montagnes sont vraiment belles, qu’elles vont me manquer.
    C’est une métaphore, j’ai toujours pas vu les montagnes, mais ces trois meufs ont égayé mon horizon pendant trois jours : belles, grandes et fortes comme les Pyrénées.

    Sophie nous rejoint quelques minutes plus tard, Cynthia vapote comme un train, elles ne me lâcheront pas d’une semelle jusque au quai.
    On promet de se refaire ça une fois par an, que c’était trop bon et qu’on en voudrait encore.
    Sophie dit qu’elle va pleurer, alors qu’elle pleure déjà.
    Cynthia lui fait un câlin, moi ça me tétanise les gens qui pleurent je suis nulle à chier en réconfortage.
    Les yeux de Ginie brillent plus que d’habitude alors elle les cache derrière son téléphone pour filmer mon départ.

    On se serre fort, je monte, les portes se ferment, et je les laisse là sur le quai, avec un bout de mon coeur, en espérant que cette année passe vite, vite, comme ce train roule, parce que je suis triste, que je pleure et que le mouchoir du jeune homme à côté n’arrivera pas à tout retenir.

     

    J’arrive à Paris qui pleure aussi.
    Changement de train mais pas d’humeur.

    Je dois positiver, si je suis si triste c’est parce que ce week end a été au delà de toutes mes espérances, parce que le lieu, les personnes et les huitres étaient parfaits.
    Les filles ont, tout au long de ces derniers jours, agi sur moi comme un mantra.

    Elles ont déverrouillé quelque chose, au delà de mon périnée je veux dire, elles m’ont dit des « tu es capable » « si, tu peux » « tu dois » « fais-le », elles m’ont remis à ma juste place, les pieds dans le sable et les yeux dans le coucher de soleil.
    Je retrouve le sourire.

    À Metz, je fais un saut à la Fnac, je n’ai rien rapporté de Biarritz à mes fils, j’ai un peu honte.

    Les livres ils sont toujours contents d’en recevoir, ils aiment lire les histoires, moi j’aime les raconter.
    Oui, j’aime vraiment les raconter.


    Alors en cette soirée d’hiver, dans ce rayon sombre au creux d’une gare de l’est de la France, je me dis que peut être je suis capable, que je peux, que je dois et que je vais le faire.

    Je vais raconter des histoires, à commencer par celle de quatre femmes, qui, au cours d’un week end à Biarritz, ont rencontré l’amitié, surmonté la peur et trouvé un peu de confiance en soi.

     

    Dimanche, 24 janvier 2016

     

     

    Remerciements :

    Merci à Thalasseo et à l'hôtel Regina d'avoir rendu cette parenthèse enchantée possible.

    Merci à Biarritz

    Merci à vous qui me lisez, je suis tellement heureuse de voir vos encouragements, chaque commentaire me fait un bien fou. Vos avis sont précieux pour moi. Je ne sais pas quel genre d'histoire je continuerai à raconter, mais je suis sure de vouloir le faire. Il y aura toujours tout un tas d'autres choses ici, comme avant, mais je m'autoriserai désormais, à laisser aller un peu plus longtemps mes doigts sur le clavier, sans retenue, sans m'enfermer dans une case.

    Merci à mes trois acolytes, enfin. Virginie, Cynthia et Sophie merci d'être aussi Bertignac. Vraiment.

     

    C'était le dernier chapitre, mais je vous donne rendez-vous vendredi, même heure, après les mots, je vous promets les images !


    33 commentaires
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    Merci du fond du coeur pour vos réactions et encouragements sous le premier chapitre d'hier, (clique, pour rattraper ton retard si t'as raté).

    J'ai tout lu, tout. Ça m'a donné des ailes pour écrire la suite que voici.

    J'espère qu'elle vous plaira.

     

     

     

    Samedi, 23 janvier 2016.

    Mais.. c’est quoi ce bruit ?
    Un tracteur ? Oui, on dirait bien un tracteur…
    C’est une ville agricole Biarritz ?
    Ou alors, quelqu’un fait des travaux.. Bizarre à 6h du matin dans un hôtel de ce genre..


    Oh non, oh merde ! C’est Ginie.


    Comment cette petite femme peut commettre autant de boucan par la seule force de ses narines ?
    Je suis épatée.
    j’ai envie de la cogner violemment, mais je suis épatée.


    Je tente ma technique préférée, celle qui porte ses fruits chaque nuit auprès mon ronfleur de mari, à savoir : le coup de pied latéral rotatif couplé d’un « tourne toi sur le côté ! »
    J’élance mon pied en vain, je n’arrive pas à l’atteindre, ce foutu lit est trop grand, et bien sur, elle n’entend pas ma consigne, tu m’étonnes avec tout ce raffut.
    Tant pis, je vais chercher un truc à me mettre dans les oreilles .. des parpaings ? du ciment frais ? Rien de tout ça à proximité, bon.

    Il fait encore nuit, subitement je me rappelle le nombre de kilomètres qui me sépare de chez moi et c’est reparti pour un tour.
    Panique, sueurs froides.
    Fait chier bordel de merde.
    Pas ici, pas maintenant lâchez moi la grappe enfin !
    Faut que je sorte de ce lit, je vais aller prendre une douche, si, c’est bien ça une douche, ça va me changer les idées.

    L’eau chaude me fait du bien, je me rends compte que la taille de cette douche équivaut à la taille de mes chiottes, je me demande à combien on pourrait tenir dedans, moi je dis quinze personnes à l’aise ou peut être vingt en tassant bien… on serait serrés, ce serait complètement con et on aurait du mal à se laver correct…

    BOUM BOUM BOUM

    Mais qu’est ce que c’est qu..

    « SERENA ! SERENA CA VA ? »

    C’est Ginie ? Merde, le bruit de l’eau l’aurait réveillé mais comment c’est possible ?

    « TU FAIS UNE CRISE C’EST ÇA ? OUVRE MA BICHE OUVRE JE SUIS LA ÇA VA ALLER MOI AUSSI JE PRENDS DES DOUCHES QUAND JE FAIS DES CRISES SORS OU JE DEFONCE CETTE PORTE »

    Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur, sa perspicacité ou le fait que je la pense sérieusement capable de défoncer la porte alors qu’elle n’est même pas fermée à clé.

    J’éteins, j’enfile un peignoir et je lui ouvre.

    « Ça va je vais bien, calme toi »
    « Ah tu m’as fait peur puréyy ma bicheu (accent bordelais) (je ne sais pas bien l’écrire, pardon), j’ai failli faire un AVC, j’ai cru que j’allais te retrouver les yeux révulsés et qu’il allait falloir te réanimer, comme tu m’as expliqué hier et je me rappelais plus exactement comment il fallait faire, alors j’ai refait un AVC .. »

    Note à moi même : ne jamais dire à plus hypocondriaque que moi qu’il m’arrive de faire des malaises vagaux avec perte de connaissance et yeux révulsés. Plus jamais.

    Une fois tout le monde calmé, je reçois un sms de Cynthia :

    « Sophie est partie courir ce matin, elle ne devrait plus tarder on se rejoint au petit déj ? »

    Voilà, elle est ce genre de personne Sophie, elle court.
    C’est déguelasse ça, de courir.
    Nous on pense qu’à aller bouffer et elle elle court !

    Le pire, c’est qu’en vrai, je l’envie, ça doit être génial de courir à cette heure ci sur la plage.. Si seulement j’avais pas la capacité pulmonaire et l’endurance d’un escargot sous respirateur j’aimerais courir près de l’océan moi aussi.
    À la place, je m’apprête à aller bouffer des tartines, chacun ses prouesses.

    Nous décidons du programme de la journée : respirer de l’iode, manger des huitres, aller au spa, marcher sur le sable, visiter un peu la ville, boire des verres, rire, admirer le coucher de soleil, boire des verres, kiffer, boire des verres, manger des tapas, rire.
    Peut importe l’ordre mais on veut absolument faire tout ça, tout le monde est d’accord.

     

    Au rocher de la vierge, je me prends une grosse claque.


    J’ai envie de pleurer du spectacle qui s’offre à moi.
    Chaque vague se fracassant contre les rochers m’emporte, il y a des promeneurs mais c’est calme, tout le monde se tait face à la puissance de l’océan.
    Le soleil me réchauffe, j’observe la bruine au loin, je me dis que je pourrais rester là des heures, des jours. Tous les jours.


    J’ai l’impression de recharger mes batteries, elles étaient plus qu’à plat et le corps envoyait des messages clairs depuis longtemps. Les voyants clignotaient rouge mais je n’avais pas de chargeur.
    Nous sommes toutes les quatre ensemble mais chacune dans sa bulle. Assises côte à côte sans dire un mot, mais ensemble.
    On se tait, on sait.

    Je vois les yeux des filles dans le vague, j’imagine ce à quoi elles pensent, à qui, aux enfants, aux amours, aux anges, à nous, à cette nouvelle amitié qui nait, qui s’impose, sans demander la permission, comme une évidence.


    « J’ai envie de marcher sur la plage les filles » je lance.
    « Alors on y va ! on va marcher sur la plage ! »

    C’est facile avec elles.
    Je pense à tenter un « j’ai envie d’un million de dollars en petite coupures » pour voir, mais en vérité j’en voudrais même pas. Ce que j’ai là tout de suite, ça vaut plus que ça.

    En marchant vers la plage je crois rêver.
    Je vois des gens se baigner.

    Des femmes, d’une soixantaine d’années, barbottent sourire aux lèvres, dans l’eau que j’imagine glacée.

    « Putain Sophie, je rêve ou elles ont des gants ? »
    « On dirait … »
    « Genre je veux bien nager dans l’eau gelée mais je déteste avoir froid aux mains, faut pas déconner ! « 

    Ça me semble irréel.

    Un monsieur plus âgé ne tarde pas à les rejoindre, et encore un, celui là chante pour se donner du courage et pour nous faire sourire, ils sont tous beaux ces gens, ils ont bonne mine, je suis admirative, moi si je me baigne là, je fais un cancer du glaçon.

    Quand même c’est tentant, alors on vire nos pompes, nous aussi, allez, juste les orteils.

    Un cri inhumain nous parvient, c’est Cynthia, je crois que ça veut dire qu’elle est froide.
    Ginie et moi on la rejoint. WOW Bordel. Je pense que si je plie mon pied il se casse net.
    J’ai gelé de l’intérieur, je me cryogénise c’est sur.

    Erreur de débutantes, on tente un selfie dos à l’océan.
    Au moment de prendre le cliché une vague nous fouette le cul, emportant ma Stan Smith, causant le 12ème AVC du jour à Ginie et flinguant nos pompes, chaussettes, jeans et sacs.

    Bravo les meufs, prix Nobel.

    On tente en vain de sécher et de se débarrasser du sable, je vois un groupe d’enfant de l’âge de mon fils ainé arriver avec leur planche de surf, je me revois habiller les miens comme des bonhommes Michelin dès le mois de septembre… j’ai une grosse goutte qui apparait sur mon front comme dans les dessins animés. Faut vraiment que j’arrête d’être aussi conne.


    Un panini chaud et une San Pé assise parterre face à cette vue, ça vaut tous les resto étoilés du monde.
    J’envoie un message à mes amies restées dans l’Est « je veux vivre ici »
    « tu dis toujours ça quand tu voyages ! » me répond Sarah, « t’as intérêt à sortir cette idée de la tête immédiatement Serena Giuliano Laktaf, je t’ai emmené à la gare, je viendrai te chercher à pieds, si il le faut » assène Sab, toujours modérée dès que j’évoque l’idée de partir vivre ailleurs qu’à 1km de chez elle.

    Je lance du pain aux pigeons, je sens Cynthia légèrement crispée, ah merde, elle a peur de ces volatiles.
    J’aurai pas du la provoquer, elle, d’habitude si positive, commence à balancer des trucs angoissants « le jambon a un gout bizarre non ? » et aussi qu’un jour « toute une famille est morte en mangeant des champignons, sauf le père qui n’aimait pas ça. »

    Immédiatement je sens que je fais une intoxication alimentaire, la faute au jambon bizarre, je me vois partir à l’hosto perfusée, et j’entends le médecin m’annoncer que je vais crever à cause des champignons.
    « mais il n’y avait pas de champignon Docteur, je vous jure, juste du jambon bizarre d’après Cynthia !! »
    « tant pis tu crèveras, je te dis »

    C’est con, j’avais rendez vous au spa de l’hôtel dans une demi heure…

    Finalement je ne suis pas morte et j’arrive au spa, on nous annonce un gommage et un massage, le kiff est total. Ginie et moi allons commencer puis ce sera au tour de Sophie et Cynthia.

    C’est le moment d’enfiler le string ficelle sexy.
    Ma co-équipière me dit que c’est vraiment pas confortable ces merdes, je lui suggère de l’élever et de le remettre à l’endroit, ça le sera un peu plus.

    « Ah oui »

    Mon nez coule, la faute au chaud/froid d’hier, et à la vague de ce matin.
    J’ai la tête dans le trou de la table de massage et ma narine droite goutte comme un robinet mal fermé.

    Ploc. Ploc. Re ploc.

    J’essaie de me moucher tant bien que mal mais tout le long du soin je vois la flaque qui se crée au sol devenir de plus en plus grande.
    Je me dis que je risque d’inonder l’institut à ce rythme là au vu de la taille de mes narines, j’imagine les masseuses emportées dans une vague de morve, j’hyper ventile.

    En sortant on croise les filles, l’une d’elle a pété un string en l’enfilant et en demande discrètement un autre, je ne dirai pas qui, j’ai peur que ça vexe Cynthia.
    Elles ont aussi demandé à la réception de nous ouvrir la piscine, pour après.

    Piscine extérieure chauffée à seulement (oui, SEULEMENT) 24 degrés.

    « Mais vous êtes folles va falloir se baigner maintenant ! j’ai le cancer du nez déjà et Ginie avec tous ses AVC elle va pas tenir le choc ! »

    Elles se foutent de nous, partent profiter de leur massage, nous laissant là avec notre tisane.

    « Elle a un gout bizarreu la tisane non ? » me chuchote Virginie « elle est dégueulasseu ? »
    « Elle est sans sucre, disons qu’on est pas habituées .. on mangera du chocolat en haut pour compenser »
    « Putain bonne idéeu mabicheu »
    « t’as vraiment un accent de cagole »
    « Hein ? c’est vraeuh ? mais nan l’accent de cagoleuh c’est Marseilleu, pas bordeaux hé »
    « Bon, tant que tu ne mets pas des cuissardes blanches avec un trait de crayon marron pour contour de lèvres, ça va ! »
    « Promis je te ferai pas ça, déjà que t’as failli révulser hiereu avec le collant chair de Sophie ma pauvreuh »


    En remontant dans la chambre il faut se rendre à l’évidence : ils nous ont ouvert la piscine.
    Je trempe un orteil, il y a un vent à décorner Valerie Trierweiler, j’annonce « CA NE VA PAS ETRE POSSIBLE »

    C’est là que Cynthia, avec une élégance rare, fait tomber son peignoir, et plonge, magistrale.
    Suivie de près par Ginie, et enfin par cette traitre de Sophie, m’obligeant donc à y aller, moi aussi, pour pas être la plus chochotte du groupe.

    J’y arrive, je tiens 3 secondes 27, un record, je sors frigorifiée en me disant que quand même, aujourd’hui, je cherche un peu trop à mourir à mon gout.

    Elles font des bombes, jouent comme des gosses, je suis obligée d’être la rabat joie de service
    « Vous sortez maintenant les filles, allez ! Les filles ! Non, Cynthia, tu sors ! Je l’ai déjà dit deux fois ! »


    Grâce à mon autorité naturelle, à peine 20 minutes plus tard elles sont dehors.

    C’est déjà l’heure du coucher de soleil, Sophie m’assure que ça va être magnifique, que depuis qu’elle est arrivée, quelque jours plus tôt, elle en prend plein la vue, chaque soir.

    On s’installe sur le muret de la côte des Basques. Et le spectacle commence.


    On se délecte de chaque détail, de chaque changement de couleur du ciel, c’est beau, c’est rose, orangé, avec une pointe de violet, je n’ai jamais vu ça, c’est le plus beau coucher de soleil du monde c'est sur, j’essaie de prendre des photos, ça ne rend pas bien, ce n’est pas aussi beau qu’en vrai, Sophie me chuchote de photographier avec mes yeux, elle a raison, ça imprimera chaque nuance dans mon coeur et aucun bug ne pourra jamais effacer ça.

    Je pense à Sabrina, qui m’a amenée à la gare la veille, je décide de l’appeler en FaceTime. Je dois partager ça avec celle grâce à qui je suis là. 
    On regarde, moi avec mes yeux elle via mon iPhone, et j’aimerai que ça ne s’arrête jamais.

    Lorsque le dernier rayon disparait derrière les montagnes chères à Ginie, quelque chose se produit.


    Je crois rêver mais non, mes compagnes d’aventure entonnent « Qui a le droit » de Patrick Bruel. Comme ça, de but en blanc.
    Je ne cherche pas à comprendre, et, solennelle, je chante avec elles, sous le regard étonné et amusé des passants, on offre nos voix de casserole au soleil, aux montagnes, à l’océan et au vent, en guise de remerciements.

    Je crois qu’ils en demandaient pas tant, j’ai vu plusieurs fois qu’une vague tentait de nous emporter pour qu’on se taise enfin, mais, n’écoutant que notre coeur, nous avons tenu bon, et chanté, chanté, chanté jusqu’à ce que notre ventre nous rappelle à l’ordre et qu’on décide d’aller enfin manger des huitres.

    Ginie se gare sans tuer personne ou emboutir quoi que ce soit, bel exploit, et, je crois que c’est Sophie, qui, à ce moment là, prononce une phrase très étrange.
    « Oh, on dirait Bertignac ! »

    De qui elle parle, ça restera un mystère. Mais on décidera que, à partir de cet instant précis, tout ce qui est inqualifiable, sera désormais, pour toujours défini comme « Bertignac ».

    il fait tellement bon qu’on s’installe dehors, le champagne s’occupera de réchauffer les plus frileuses d’entre nous. C’est à dire moi.
    La charcuterie arrive, ainsi que les fameuses huitres.
    J’ai une larme de bonheur qui coule sur ma joue.
    Cynthia me dit qu’elle n’en a jamais gouté, je lui jure qu’elle rate un truc de malade, on décide d’un baptême d’huitre, et après que j’ai prononcé ma bénédiction en direction de la mer, elle se lance et en gobe une : « j’ai rien senti ».


    J’ai envie de la tuer elle m’a gâché une huitre. Fait chier.

    C’est bon, c’est tellement bon, les meilleures que j’ai mangé, enfin j’en sais rien, je n’ai plus aucune objectivité.
    On rit on parle de cul, un peu trop crument et un peu trop fort, ce qui fait rire les tables voisines. Les anecdotes des unes et des autres nous valent des fou rires de ceux qui font mal au ventre, de ceux qui créent des souvenirs qui te donneront le sourire à chaque fois qu’en fermant les yeux, on repensera à cette soirée.

    Si je devais définir ce moment avec un seul mot ?

    Bertignac.

     

    Nous rejoignons le Regina pour diner, mais avant, on s’arrête au Phare à On.
    Avec Cynthia on décide d’imiter le cri de la galinette cendrée. Nous l’imitons comme personne.


    Heure du décès de nos quatre périnées : 21h.


    Avec mes mains je forme deux boules au bas du phare, et Ginie prend le tout en photo sous la direction artistique des deux autres.
    « Plus haut, à gauche, voilà, ne bouge plus »
    Je ne bouge plus, c’est une communion parfaite entre la femme et la pierre, le phare à on et moi on ne fait plus qu’un.

    Un gros zizi.


    Les passants appellent l’hôpital psy, on se sauve avant que l’ambulance arrive.

    Sophie s’endort à table, par micro siestes, de quelques secondes, voilà ce que c’est de faire sa sportive de bon matin, pendant que les copines elles se font un cul carré au buffet du petit dej.


    On fait semblant de ne pas la voir pour ne pas l’embarrasser « AHAHAHAHAH TU DORS LA VIEILLE, NE BAVE PAS DANS TON FOIE GRAS HEIN ! » , nous savons rester discrètes et élégantes.


    On termine la soirée au bar de l’hôtel, avec une verveine, et un cocktail sans alcool, on a 72 ans, on vend du rêve, mais au moins, on tient jusque tard dans la nuit.


    Sophie ponctue nos discussions d’un « hum, oui oui » toutes les sept minutes, pour qu’on remarque pas qu’elle pionce sec.


    Nous restons là longtemps, au milieu de cet hôtel sublime, de ce hall, seules au monde, en essayant de réprimer la tristesse qui commence à nous envahir, de se dire que demain, ce sera déjà fini.

     

    Samedi, 23 janvier 2016.

     

    Samedi, 23 janvier 2016.

     

     


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